Yahasra Yahasra.org Cimetières juifs du Maroc FR EN HE AR ES

יא חסרה

Ya Hasra

Yahasra.org, ou comment un projet de recherche a rendu leurs noms aux cimetières juifs du Maroc

Il existe, en judéo-arabe du Maroc, une expression que rien ne traduit tout à fait : ya hasra (יא חסרה). Deux mots pour dire le regret et la tendresse mêlés, le parfum d'une cour de Mogador, la voix d'une grand-mère de Fès, le temps d'avant. C'est un soupir plus qu'une phrase. Et c'est ce soupir qu'un chercheur a choisi comme nom, le jour où il a décidé de rendre leurs noms aux morts.

Car de l'autre côté de la Méditerranée, les pierres attendaient. De Tanger aux portes du Sahara, les cimetières juifs parsèment encore le royaume : des champs de tombes blanchies à la chaux, éclatantes sous le soleil, où l'hébreu gravé s'efface lettre après lettre. Les familles, elles, sont parties : Jérusalem, Paris, Montréal, Ashdod. Les vivants ont émigré ; les morts sont restés. Entre eux, un demi-siècle de distance, et des épitaphes que chaque hiver délave un peu plus.

C'est ici que commence l'histoire de Yahasra.org. C'est aussi, au sens le plus exigeant du terme, un projet de recherche.

Son auteur s'appelle Yohanan Ouaknine, chercheur, natif de Rabat. En 2023, il entreprend de réunir en une seule base de données toutes les sépultures juives du Maroc. Non pas un mémorial de plus, mais une infrastructure scientifique : documentée, sourcée, vérifiable, gratuite et ouverte à tous.

Il y faudra plus de trois ans : des dizaines de milliers de photographies de stèles ; des scripts Python ; des algorithmes patiemment entraînés à déchiffrer l'hébreu usé des épitaphes, là où l'œil humain renonce ; un moteur onomastique capable de comprendre que Ouaknine, Waknin et Vaknin ne sont qu'un seul et même nom, décliné par les hasards de l'état civil et de l'exil ; et des serveurs Amazon qui ronronnent quelque part sur le réseau.

L'intelligence artificielle, ici, ne remplace personne : elle lit ce que le temps a presque effacé, elle relie ce que l'histoire a dispersé. Chaque fiche cite ses sources ; le projet, indépendant, bénévole et sans but lucratif, s'inscrit au croisement de l'épigraphie hébraïque, de l'onomastique et de la science des données.

Mais une base de données n'est rien sans les vivants. Yahasra.org est d'abord une affaire de gens réels : des bénévoles qui arpentent les allées, carnet et portable à la main ; des gardiens qui ouvrent les grilles ; des familles qui envoient par WhatsApp la photo d'une tombe retrouvée à Marrakech ou à Safi ; des communautés, au Maroc comme en diaspora, qui confient leurs registres, leurs souvenirs, leurs orthographes. Le site leur répond en cinq langues, français, hébreu, arabe, anglais, espagnol, comme on répond à une famille dispersée. Chaque page est le point de rencontre d'un algorithme et d'une mémoire humaine.

À l'été 2026, le projet est rendu public dans la presse. Le360 décrit une intelligence artificielle qui « ressuscite la mémoire » des cimetières juifs. H24Info salue le lancement de la plus grande base de données numérique consacrée aux sépultures juives du pays. L'Observateur du Maroc et La Nouvelle Tribune donnent la parole au fondateur, qui résume tout en quelques mots : que le site existe « pour que le souvenir des défunts demeure éternel ». Les sites de la diaspora, de JForum à Dafina, relaient à leur tour.

Puis la presse en Israël raconte ces cimetières sauvés de l'oubli, et un projet de racines qui retrouve les tombes de ceux qui ne sont jamais montés en Israël.

Voilà ce qu'est devenu un soupir judéo-marocain : un objet de recherche avec ses données, son code, ses serveurs et ses protocoles, et en même temps une liste de trente-trois mille noms.

Les stèles continueront de blanchir sous le soleil de l'Atlas ; c'est la loi des pierres. Mais désormais, quelque part, une machine veille chaque nuit et se souvient.

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