La communauté juive de Safi

Les Juifs de Safi

יהודי סאפי

Le cimetière au-dessus de l'Atlantique. © cimetierejuifsafi.com

Safi, Asfi, est l'une des plus anciennes villes du Maroc, et son port a longtemps été l'un des grands du royaume. Phéniciens, Romains, Berbères, Arabes, Portugais: la ville a vu passer tout cela, et une communauté juive y a vécu, sans interruption connue, jusqu'au milieu du XXe siècle. L'histoire du cimetière ne se sépare pas de la sienne.

Aux origines: Les Toshavim

La présence juive au Maroc est attestée dès l'Antiquité. À Volubilis, des inscriptions et des vestiges de communauté ont été mis au jour; la tradition en place d'autres beaucoup plus au sud, à Oufrane, dans l'Anti-Atlas. Ces premiers Juifs du Maroc venaient de l'exil, après le premier et le second Temple.

1492: les megorachim

À partir de la fin du XVe siècle arrive une autre vague, celle des megorachim, les expulsés d'Espagne puis du Portugal. Ils apportent leurs langues, leurs traditions liturgiques, leurs réseaux de commerce et leurs noms ibériques: Corcos, Murciano, Moreno, Cabessa, Toledano, Pariente, Pimienta. Plusieurs de ces familles figurent encore dans le registre du cimetière, où l'on compte aujourd'hui 411 patronymes distincts.

Les Ben Zmirro, bâtisseurs de la communauté

Isaac Ben Zmirro arrive au Maroc en 1497, après avoir fui Badajoz. Grand commerçant, parlant portugais et arabe, il sert d'intermédiaire entre le souverain marocain et les autorités portugaises, participe à la négociation d'un traité de paix et facilite l'implantation portugaise sur la côte de Safi, ce qui renforce du même coup la position économique des Juifs de la ville. Son frère Abraham, médecin, poète, écrivain et diplomate, devient grand rabbin de Safi. Le rôle des familles juives dans la présence portugaise au Maroc au XVIe siècle est documenté par les archives portugaises elles-mêmes.

Leur influence fut telle que les Ouled Ben Zmirro sont vénérés comme des saints, et que juifs et musulmans montent ensemble à leur sanctuaire.

Entrer dans le sanctuaire →

Une ville sans mellah

À partir du XVe siècle, la population juive de Safi augmente fortement. Contrairement à Fès, à Marrakech ou à Meknès, Safi n'a jamais eu de mellah: les Juifs vivaient dans tous les quartiers, mêlés à la population musulmane. Certaines ruelles étaient simplement plus habitées par eux que d'autres: le Derb Lihoud, la rue des Juifs, mais aussi le Derb El Hebs, la rue de la prison, le Derb Diwana, la rue de la douane, le Derb Essamâa et le Derb Nehneh, la rue de la menthe.

Les synagogues étaient nombreuses: au mausolée des Ouled Ben Zmirro, au Derb Lihoud, à la rue du Pressoir, au Derb Boussouni, à la rue du R'bat. Entre les souks, les ateliers et les lieux de culte, la circulation était constante.

Les métiers et le port

Les Juifs de Safi ont exercé presque tous les métiers, et certains leur revenaient presque entièrement: la peinture en bâtiment, la couture traditionnelle, le commerce des tissus, la cordonnerie, la sellerie, la literie et les bâts, l'épicerie, la boucherie, et le commerce des céréales. Les grands négociants en grains, les Bensabbat, Chamoun, Pinhas, Ohanna, Mayer, Wazzana, Bendelac, Douidou, exportaient vers la France et au-delà par le port de Safi.

Ils possédaient aussi de vastes terrains, dont certains portent aujourd'hui l'école Ghiati, ancienne école hébraïque de l'Alliance, des parties de la Chaaba, et des parcelles proches des tombeaux des saints Moughitine.

L'école de l'Alliance

En 1872, l'Alliance israélite universelle ouvre une école en bordure du cimetière. Fermée un temps, elle rouvre en 1907 et devient un pilier de la communauté. Les effectifs conservés par la communauté disent la courbe: 214 élèves en 1907, 787 en 1936 à l'apogée, 673 en 1951. L'école modernise l'enseignement et le rend accessible aux filles, malgré les réticences des premières années.

Une communauté organisée

Traditionaliste et tolérante, la communauté était administrée par un comité élu. La Hevra Kaddisha prenait soin des défunts et entretenait le cimetière. Un comité des femmes assurait l'aide sociale, médicale et financière. Le comité communautaire traitait avec les autorités, gérait les taxes et choisissait le rabbin. La cantine de l'Alliance nourrissait les enfants pauvres, et le Joint Distribution Committee apporta une aide alimentaire et matérielle dans les années 1950.

Les présidents étaient souvent des commerçants respectés, tel Meir Ohayon, propriétaire du magasin « Au Derby », dont la boutique servait aussi de bureau communautaire. Les secrétaires, comme Salomon Ohayon, tenaient les registres de naissance avec rigueur.

Le cimetière

Le cimetière remonte au XVIIIe siècle et couvre six hectares. Une parcelle de deux hectares renferme environ huit mille cinq cents tombes, dont beaucoup sont aujourd'hui à l'abandon; des volontaires en entretiennent près de cinq mille, ainsi que plusieurs caveaux, dont celui de Rabbi Barouch Sebbag, mort en 1946. Un autre rabbin, Rabbi Saadia Reboh, que l'on écrit aussi Ribboh, mort en 1884, repose près du port; sa tombe est visitée par des juifs comme par des musulmans.

Le registre publié ici ne couvre pas tout ce terrain: il rassemble les ⁦3 203⁩ tombes photographiées une à une, dont beaucoup portent, peintes en bleu, le numéro qui permet de les retrouver. C'est une part du cimetière, relevée pierre après pierre, pour que chaque nom reste accessible aux descendants dispersés.

Les départs

À partir des années 1950, la communauté se vide: vers la France, vers le Canada, vers Israël. La crise politique de 1960 rend l'émigration clandestine, et des réseaux s'organisent à Safi pour préparer les départs secrets, autour de Victor Bensabbat, Gideon Benros, Ohayon, Meir Weizman. Un accord conclu entre Israël, les États-Unis et le Maroc finit par rouvrir la voie légale, au début des années 1960.

Aujourd'hui

Il ne reste plus aucun juif vivant à Safi. La mémoire tient au cimetière, aux synagogues disparues, à l'école de l'Alliance, au Talmud Torah, aux maisons de famille et aux ruelles de la médina, au château portugais, aux potiers de Dar Sikar, à la corniche de Sidi Bouzid. Les descendants et les pèlerins reviennent y honorer leurs ancêtres.

C'est l'histoire d'une communauté ancienne, prospère, savante, ouverte, et qui a traversé l'exil. Safi en porte encore la trace.

La partie ancienne du cimetière, avec sa koubba bleue
La partie ancienne. Une koubba bleue se dresse au milieu des dalles couchées, et l'océan ferme l'horizon. C'est ici que reposent les plus anciennes tombes datées de l'archive, dont deux de l'année 1851.

Ce que contient l'archive

Chaque chiffre ci-dessous provient du registre de Safi lui-même, tombe après tombe.

⁦3 203⁩Tombes
⁦3 032⁩Photographiées
⁦1 459⁩Avec un nom
1851Plus ancienne pierre datée
2021Plus récente

Les noms qui reviennent le plus souvent dans le registre:
Dahan Ohayon Attia Cohen Lévy Moyal Amzallag Castiel Lalouz Merran Sebag Ohana Assor Chriqui

Trois films tournés à Safi en janvier 2023. Ils montrent le terrain tel qu'il est: les rangées au-dessus de la mer, et la végétation d'hiver qui recouvre des sections entières de la partie ancienne.

Une traversée du cimetièreLes rangées, les koubbas blanches et l'Atlantique au fond. 22 janvier 2023, 1 minute 22.
Sous l'herbe de l'hiverDes dalles entières disparaissent sous la végétation. 29 janvier 2023, 20 secondes.
Les rangées qu'il faut retrouverUne allée reprise par l'herbe, entre deux rangs de tombes. 29 janvier 2023, 14 secondes.

Sources et bibliographie

Le détail local de cette page, les ruelles, les métiers, les comités et l'école, vient du témoignage de la communauté elle-même, réuni dans la collection du Dr Jacques Azran et de Robert Cabessa. L'histoire générale s'appuie sur les ouvrages ci-dessous.

  1. Nahum SLOUSCHZ, Étude sur l'histoire des Juifs et du judaïsme au Maroc, Archives marocaines, Paris, Ernest Leroux, 1905-1906.
  2. Nahum SLOUSCHZ, Travels in North Africa, Philadelphie, Jewish Publication Society of America, 1927.
  3. Haïm ZAFRANI, Deux mille ans de vie juive au Maroc. Histoire et culture, religion et magie, Paris, Maisonneuve et Larose, 1998 (1re éd. 1983).
  4. David CORCOS, Studies in the History of the Jews of Morocco, Jérusalem, Rubin Mass, 1976.
  5. José Alberto Rodrigues da Silva TAVIM, Os Judeus na expansão portuguesa em Marrocos durante o século XVI, Braga, APPACDM, 1997. Sur les familles juives, dont les Ben Zamerro, dans le Safi et l'Azemmour portugais.
  6. Robert RICARD, Études sur l'histoire des Portugais au Maroc, Coimbra, Universidade de Coimbra, 1955.
  7. Pierre de CENIVAL et al., Les sources inédites de l'histoire du Maroc. Archives et bibliothèques de Portugal, Paris, Paul Geuthner, 1934-1953.
  8. Michael M. LASKIER, The Alliance Israélite Universelle and the Jewish Communities of Morocco, 1862-1962, Albany, State University of New York Press, 1983. L'ouvrage de référence sur les écoles de l'Alliance au Maroc.
  9. Michael M. LASKIER, North African Jewry in the Twentieth Century. The Jews of Morocco, Tunisia and Algeria, New York, New York University Press, 1994.
  10. Yigal BIN-NUN, « La négociation de l'évacuation en masse des Juifs du Maroc », dans F. ABÉCASSIS, K. DIRÈCHE et R. AOUAD (dir.), La bienvenue et l'adieu. Migrants juifs et musulmans au Maghreb, Casablanca et Paris, La Croisée des chemins et Karthala, 2012.
  11. Michel ABITBOL, Le passé d'une discorde. Juifs et Arabes depuis le VIIe siècle, Paris, Perrin, 1999.
  12. Abraham I. LAREDO, Les noms des Juifs du Maroc. Essai d'onomastique judéo-marocaine, Madrid, Consejo Superior de Investigaciones Científicas, 1978. Pour les patronymes berbères et ibériques cités plus haut.

Lorsqu'un chiffre n'a pas pu être vérifié dans un ouvrage publié, il est donné tel que la communauté l'a elle-même consigné, et cela est dit. Rien sur cette page n'est déduit d'une pierre illisible.

Les Ouled Ben Zmirro, les sept saints

La famille qui a fui Grenade, la légende des sept frères, et le sanctuaire où juifs et musulmans prient côte à côte.

Entrer dans le sanctuaire →

Photographies et films: © cimetierejuifsafi.com · Collection: Dr Jacques Azran & Robert Cabessa