Oulad El-H’fra de Soly Azran
Une promenade dans la Medina juive de Safi, écrite de mémoire en 1976. Les personnes nommées ici étaient le plus souvent connues par leurs surnoms, c'est ainsi que la ville les appelait au quotidien ; leurs vrais noms étaient bien sûr différents. Le texte est conservé tel qu'il a été écrit.
Vous vous souvenez sans doute de ces simples gens qui nous faisaient rire durant notre enfance. Ces personnages de notre ville de Safi. Dont le souvenir est profondément gravé dans nos mémoires.
Je ferme les yeux et me retrouve à errer dans la Medina, beaucoup d’années auparavant ! J'entre par le Diwane. Là, régulièrement, Yamine Tem’tam était assis, bavardant tranquillement avec les Sbassias tirés à quatre épingles, en compagnie de Meir Peh’ et Yitzhak El Bérékhé. Ils sont tous assis devant les bus de la CTM, censés attendre les voyageurs venant de Casablanca ou de Souera. Face a eux au centre se dresse, depuis de nombreuses années, un lieu saint disputé entre Juifs et Musulmans : le Minaret de Sidi-Bou-D’héb.
Le Diwane était le carrefour de Dérb-el-B’har, Al-Marsa et Marsa-del-Hout. De là, je bifurque vers l'intérieur des ruelles et passe devant une pharmacie Zvili. On peut encore y voir Menasheh Bouhadana proposant du D’wa-el-h’mer, debout à l'entrée de Kouar, avec sa boutique regorgeant de jouets et autres articles divers.
Nous poursuivons notre chemin et arrivons au Cinéma Central, près de Souk-el-H‘zél, d'où s'échappe l'inoubliable odeur de sardines frites. Nous voici arrivés au Souk et Dérb-o-Zitila, où vivaient les familles Maman, Haziza, Moyal, Assor, Lallouze, Amzallag, Corcos, Benros et d'autres encore… L'endroit était animé de gens filant la laine pour tisser.
La Kissaria des Tissus exhale un parfum de camphre. Je la traverse et rencontre Fafo-el-Q’raa, devant ses barils d'huile et ses caissons d’œufs. En passant devant la Kissaria d’Al-A’tara, une vue unique s'offre à nous, une multitude d'odeurs, des les médicaments aux épices venues des quatre coins du monde.
Dérb-Lih’ud, cœur de la vie juive, la veille de Shabbat, les prières de tous les styles s'élèvent des synagogues. Ici ! S’lat-Ben-Shabbat, ici ! S’lat-Rabbi-Eliyahu et S’lat-Shoshana. Tous les psaumes se mêlent aux effluves des Skhinas (Hamines –Dafina) du Ferrane qui brûle a plein feux et le Terrah’ qui, désormais, attend de livrer le lendemain.
Où est R’bi-Liaho avec la Falaka et la Loh’a, avec tous ses élèves qui récitent ensemble la Torah hebdomadaire. Où est Rahel-El-Noah’a qui attend un deuil pour pousser ses lamentations déchirantes. Où est Ben-Gaba, H’béko et Hana-bla-Derboz ; ces noms qui nous ont fait tellement sourire.
Je suis retourné à Dérb-el-H’ébs, imprégné des cantiques de Ben-Griess, qui vend, selon la saison, des Zrads frais ou frits, des Krimbeuss, de la Z’émita et des Sasnos dans des paniers tressés. Je cherche H’mido avec son âne et son S’wari chargé de H’mayda verte et ce même homme qui se tenait au coin de la rue près de Dar Drawsh (la soupe populaire) , un bâton de Bambou avec Zabane sucré à la main, en chantant…
Je suis passé devant S’lat-Cabessa, en face des boutiques de Fakya, d'huile d'argan et d'huile d'olive. J'ai cherché celui qui nous vendait des S’baguiya et le Polo Glacé. Ils avaient disparus ! Je suis arrivé à Bab Sha'aba, où l'on vend du pain Hébz-del-M’hrass et du Skor-Kan’di. C'est ici que se rejoignent Dérb-el-Ma', Driba et Tan-Z’rift, le cœur des Talb-Ma'assu.
Voilà, j'ai quitté les remparts qui cernent la ville, à Bab Sha'aba, en direction de K’zadriyas (ferblantiers). Les potiers sur les rives du ruisseau Sha'aba, longeant le cimetière musulman dans la rue des Forgerons. À l'entrée, sont assises en permanence Dada-Mayo et el-Zah’ia, et prés d’elles IBah’, qui adorait les taquiner,. Dada-Mayo et el-Zah’ia, dont les parents nous terrifiaient rien qu'en prononçant leurs noms.
Au bout de la rue, le Jardin public s'étend dans toute sa splendeur, avec ses antiquités. De là, nous montons vers Biada et retrouvons Zouh’-Frit le flic, sur sa moto et le docteur Metenier avec Hana-el-Kabla Barchechat. Car c'est là que vivaient les Merran, Medalsy et les Elbaz. Ici, commence alors la montée abrupte que nous avons faite des millions de fois dans notre jeunesse, jusqu'à l'école Alliance.
L'école juive Alliance… J'entends encore la cloche sonner, le brouhaha des élèves des générations passées. Qui n'y est pas passé ? Tiens ! Monsieur Rabinowitz, le directeur ! Tiens ! Madam-Nahmias, Monsieur-Waknin, Madam-Benayer et Madam-Razon, ici ! Madam Ben-Shabbat réprimande les élèves qui parlent aux filles. Ici ! Monsieur-Jakob Barchechat s'agita et courut vers la Cantine, son bâton à la main.
Derrière l'école, comme si nous y avions grandi et l'avions gardée toute notre vie, se trouve la Méa’rra D’lihud où reposent tous nos ancêtres. Au centre se dresse le tombeau du Grand rabbin Sebbag, qui diffusa la Torah et le sionisme. C'est d'ici que la plupart des habitants de ma ville sont partis pour la Terre d'Israël, et c'est ici que tous les Juifs de la ville se rassemblaient en temps de menaces, de pogroms ou de catastrophes.
J’ai dévalé par la Kechla portugaise appelée Biro-Arab. Une prison cruelle avec de mauvais souvenirs, vers le carré de nos saints Oulad-Ben-Z’miro-Beshba’a. Ces fêtes et conférences hautes en couleur, auxquelles toute la communauté participait régulièrement, ont disparu, tout comme les lamentations des malheureux sur les tombes des saints disséminées sur la colline.
La route descend vers la place de Rabat, où se trouve un café Majestic qui a abrité toute le gratin de Safi. On y trouve aussi la Poste Centrale, l'Office de Tourisme et un bureau de tabac - Saka-di-taba. Za’ata, Za’af et Komira sont toujours là, guettant le passage d'un enfant juif pour le harceler. Direction Dérb-R’bat, la même rue que nous empruntions des centaines de fois par jour pour arriver au Cinéma Roxy.
Dérb-el-R’bat abrite tous les magasins modernes de la ville, et le sens de circulation changeait souvent. Nous passons devant Tah't-el-Kissane, où Akibo-el-G’zzar se tient en face de Tantaoui, le marchand de vêtements. Je m'arrête au Cercle de l'Alliance, m'attendant à y trouver M. Ohayon et tous les responsables de la communauté en pleine discussion des affaires du Comité.
Dérb-el-R’bat a rassemblé autour de lui toutes ces rues animées, de nos chers amis, comme Dérb-el-Na'na’ avec le Café del-Baroudi où nous jouions au Baby-foot. Dérb-el-Fanid, Dérb el-Bir et Darb el-Cariro. Dérb el-Hadj- Thami et El-Agba, avec le Ferrane-de-T’heum d'où s'échappent les effluves de pains frais et de M’geula chargés dans des Tab’ks sur la Kerossa.
Dérb el-R’bat part de Bein-Sor (remparts), avec La Maison du Soleil, descend vers Château-Portugais jouxtant le Café de la Poste, puis remonte vers Café France, où se trouvent Jaquety, Biyardel, Matera et Gusto, témoins de la présence de communautés chrétiennes dans la ville. De là, on peut quitter la ville par Sidi-Ouassel
Il est difficile de quitter la ville après 2000 ans. Je m'attarde et monte au Plateau par Le Coin de Paris. Je consulte le programme du Cinéma Marhaba et visite l’hôtel qui a connu des jours meilleurs dans la période glorieuse de Safi. Je contemple la vue de la ville et constate que dans la Roda, notre club scout DEJJ existe toujours.
J'étais à Safi, en réalité et aussi en rêve. Comment ne pas mentionner sa situation géographique, dominée par Sidi Bouzid et à ses pieds par le Borj Nador ? J'approche de Safi-Plage et remonte vers le port au nord. Au sud, la ville s'étend vers Sidi Rozia. Bien sûr, impossible d'y arriver sans traverser les usines de sardines et de guano odorants a outrance.
J'ai pris un petit taxi et me dirige vers Souira-K’dima, et la Ferme-Pagnon où Jaguar forme le novice Mosheh K‘tita et le fait avaler El-Assa-Del-H’emss. Okapi observait, et les autres candidats tremblaient à l'idée de ce qui les attendait. Guedalia et Ti-Ta-Ti affûtaient leurs ceintures tandis que Yossi Moyal le Miséricordieux demandait de ne pas exagérer.
Je me suis réveillé soudain et je suis ici en Israël. Un profond sentiment de nostalgie m'envahit, mais je suis aussi heureux car ce ne sont que de doux souvenirs et je sais que je suis ici, en Israël, mon pays !
Azran Soly
(Écrit en 1976)
Imzoughen
Imzoughen est une ferme sur la route d'Essaouira. En sortant de Safi vers le sud, en direction d'Essaouira, nous passions par cette ferme.
Un récit attachant, qui cite beaucoup de noms de Juifs de Safi. La plupart du temps nous les désignions par leurs surnoms, ou c'est ainsi qu'on les appelait au quotidien. Leurs vrais noms étaient bien sûr différents. Mais pour la mémoire et le folklore, mon frère a écrit ce texte en 1976.
אימזוגן היא חווה בדרך לאסווירה. ביציאה הדרומית של סאפי לכיוון אסווירה עברנו דרך החווה הזו. סיפור מעניין המזכיר הרבה שמות של יהודי סאפי. לרוב ציינו אותם לפי «כינויים» או קראו להם כך ביום יום. השמות האמתיים שלהם שונים כמובן. אבל למען הזכרון והפולקלור, אחי כתב זאת ב-1976.